Un champion français met en garde contre son propre État

Le document qui va introduire Pasqal en Bourse se lit, dans une section, comme un avertissement sur la France. Déposé auprès de la Securities and Exchange Commission américaine avant la cotation au Nasdaq, il range l'influence de l'État français parmi les risques qu'un acheteur des actions doit peser. L'entreprise qui construit les ordinateurs quantiques à atomes neutres les plus avancés d'Europe dit aux investisseurs américains que son pays d'origine est une variable à intégrer.

Pasqal, dont le siège est à Palaiseau près de Paris, fusionne avec Bleichroeder Acquisition Corp. II, une coquille cotée au Nasdaq, pour atteindre le marché public au second semestre 2026. La voie est une SPAC, pas une introduction classique, et le dossier est là où les compromis de cette voie deviennent visibles.

Ce que le dossier met sur la table

Pour le quantique européen, les chiffres sont élevés. La combinaison valorise Pasqal à environ 2 milliards de dollars avant dilution et peut apporter près de 700 millions de dollars de capitaux frais, dont un tour privé de 200 millions. Parmi les bailleurs de ce tour figurent Quanta Computer de Taïwan, LG Electronics, l'armateur CMA CGM et Bpifrance, la banque publique d'investissement française.

La valorisation est le signal. Selon les informations sur les documents, le prix de Pasqal atteint environ cent fois son chiffre d'affaires, un multiple que seule une histoire matérielle en croissance peut porter et que seul un marché public profond et tolérant au risque finance. Ce marché est au Nasdaq, pas sur une Bourse européenne comme Paris.

Pourquoi un actionnaire d'État se lit comme un risque

Bpifrance détient des actions Pasqal depuis 2021 et conserve un siège au conseil. À Paris, cet ancrage d'une banque publique est une marque de confiance nationale. Dans un prospectus Nasdaq, la même participation devient un risque déclaré : un propriétaire lié à l'État peut avoir des intérêts, des contrôles stratégiques sur la technologie jusqu'à l'emploi, qui divergent de ceux d'un investisseur minoritaire en quête de rendement.

Le paradoxe est l'histoire. Le soutien qui a aidé à bâtir l'entreprise est le soutien contre lequel les investisseurs américains sont prévenus. Rien n'a changé chez Bpifrance ; le public a changé, et avec lui le sens de la propriété publique.

Les garde-fous que Pasqal a construits

Pasqal n'a pas simplement plié bagage. Elle prévoit une double cotation, ajoutant Euronext Paris au placement Nasdaq, pour que les institutions françaises puissent détenir le titre chez elles. Elle restera une entité de droit français à Palaiseau et entend nommer un nouveau président non exécutif de nationalité française.

Ce sont des assurances délibérées à Bpifrance et à l'État français, négociées dans la structure. Elles montrent combien d'ingénierie il faut aujourd'hui à une entreprise européenne de deep tech pour lever des capitaux mondiaux tout en restant, sur le papier et en droit, chez elle.

Ce que les propriétaires doivent y lire

Le signal pour les fondateurs et les dirigeants est structurel, pas politique. L'Europe sait faire naître du matériel de pointe, l'adosser à de l'argent public patient et garder le siège. Ce qu'elle ne fournit toujours pas de façon fiable, c'est le capital public de fin de cycle, tolérant au risque, qui transforme un laboratoire quantique en fabricant à l'échelle. Pour cela, la route passe par New York.

Le directeur général a parlé d'un désavantage systématique en Europe, et le dossier en est la preuve. Regardez si la jambe Euronext attire une vraie demande domestique ou reste une courtoisie ; cette réponse dira jusqu'où les marchés de capitaux européens ont comblé l'écart, ou non.